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18 novembre 2006: promesses
C'est parti: la journée débute tôt - je suis à 5 heures du matin à l'aéroport de Luxembourg - et s'annonce longue. Décollage à 6 heures 25 et arrivée à Addis-Abeba à 21 heures 50 heure locale (deux heures de décalage avec Bruxelles). Une journée de transhumance, entre aéroports et vols toujours soporifiques, qui, à défaut d'être passionnante, est cependant synonyme de promesses et annonciatrice de découvertes. |
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Lors de ces vols qui en quelques heures me déposent dans un autre monde, je pense souvent à cette époque bénie (que je n'ai pas connue) où voyager avait littéralement un sens et où le temps jouait son rôle. Mettre plusieurs semaines pour arriver à destination permet de s'imprégner de l'esprit du voyage, de se documenter, de s'enrichir par des lectures ou encore de profiter pleinement de ce temps passé à imaginer l'inconnu. L'efficacité des transports modernes casse cette magie.
Même une escale à Khartoum, la capitale du Soudan, ne viendra pas atténuer ces pensées nostalgiques. Khartoum, rien que l'évocation de ce nom fait rêver. En fait de rêve, l'hôtesse de KLM, peu avant l'atterrissage, prévient les passagers qu'ils doivent rester dans l'avion durant l'escale et que prendre des photos par le hublot est prohibé. Pour me dégourdir les jambes, je me rends à l'avant de l'appareil, la porte est ouverte sur l'extérieur et la passerelle positionnée. Une bouffée d'air soudanais vite volée face à un colosse de KLM de faction. Interdit même pour lui de poser ne fusse qu'un pied sur la passerelle soudanaise. Le risque de se prendre une balle pas perdue pour tout le monde est réel.
Ce séjour en Ethiopie, je le fais en compagnie de collègues du conseil d'administration de
SOS Faim et de son secrétaire général. L'ONG luxembourgeoise dont je suis administrateur est bien implantée dans le pays et soutient cinq partenaires locaux dont quatre pour leurs activités en microfinance. Durant ce séjour, nous devons par ailleurs accueillir le ministre luxembourgeois de la Coopération qui effectue une visite éclair pour découvrir nos projets éthiopiens. La microfinance constitue un des chevaux de bataille de sa politique, en cela elle rejoint nos priorités. Un volet "diplomatique" qui néanmoins ne constitue pas ma tasse de thé mais s'avère utile pour convaincre de la réalité de notre action d'aide au développement.
Surprise à l'atterrissage à l'aéroport d'Addis-Abeba: je n'ai jamais vu de bâtiments aéroportuaires aussi modernes en Afrique. Tout est neuf et rutilant; pour peu, on se croirait en Europe. Il est près de 22 heures et le fond de l'air est frais (moins de 10°C) à 2400 mètres d'altitude. J'ai été inspiré en prenant ma petite laine. Bekele nous attend, je le rencontre pour la première fois, il dirige FCE, une ONG locale que nous finançons et active essentiellement en milieu rural.
19 novembre 2006: décalage
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Premier jour à Addis, un dimanche ensoleillé, la température est idéale en journée (environ 25°C) pour faire un peu de tourisme en compagnie de Bekele qui se révèle être un précieux guide. Je suis surtout avide de comprendre certaines particularités du pays. Une principalement, amusante, m'interpelle car elle constitue un fameux décalage - aux sens propre et figuré - avec le temps occidental. |
Et convenir de l'heure d'un rendez-vous en Ethiopie peut se révéler compliqué. Explication. Vu sa proximité de l'Equateur, le pays s'appuie sur une constante: toute l'année, le soleil s'y lève à 6 heures environ pour se coucher vers 18 heures. Dès lors, pour un Ethiopien, 6 heures constitue l'heure zéro de la journée. Ainsi, s'il vous fixe un rendez-vous à 3 heures, il entend trois heures après le lever du soleil soit 9 heures du matin. Montre ou horloge de voiture ne sont donc pas réglée sur l'heure occidentale mais sur la leur. A 6 heures locale, il est midi. Singulier mais on s'adapte vite, il faut juste le savoir.
Autre particularité: leur calendrier se base sur le calendrier et comporte un "treizième mois" de 5 ou 6 jours. Depuis la nuit des temps, l'année éthiopienne étant plus longue, le retard sur le calendrier occidental s'est prononcé et est de sept ans actuellement. Aujourd'hui, l'Ethiopie vit l'an... 1999. Troublant surtout lorsque - et c'est du vécu - notre ONG réclame des pièces comptables afin de vérifier du bon usage des fonds accordés aux partenaires locaux. Des factures datées de 1998 pour justifier la comptabilité de 2005, cela ne manque pas de sel!
20 novembre 2006: dans le vif du sujet
Il n'y a pas photo: l'Ethiopie est l'un des pays parmi les plus pauvres au monde avec un indicateur de développement humain (IDH) de 0,359/1, le classant à la 170e place sur 177 pays étudiés (derrière, on trouve d'autres pays africains comme le Tchad, le Mali, le Niger ou le Burkina Faso). Autant dire que la microfinance, à défaut de constituer la panacée dans la lutte contre la pauvreté, est un outil de développement des plus performants pour venir en aide aux populations. Pour rappel, la microfinance - notion qui englobe le microcrédit, la microassurance, l'épargne et le transfert d'argent - ouvre les portes d'un système financier aux exclus du système bancaire traditionnel. Pas question de don donc mais bien de crédits (avec un remboursement obligatoire) assortis de taux d'intérêt à faire pâlir un banquier occidental (environ 15% par an en moyenne en Ethiopie, taux qui peu atteindre 5%... par mois dans certains pays comme le Congo Brazzaville). En outre, le client est tenu à une obligation d'épargne dans le double but de l'éduquer d'abord (lui apprendre les bienfaits et vertus de l'épargne pour affronter les difficultés futures) et, ensuite, de constituer une garantie dont se servira l'IMF en cas de défaillance de son débiteur.
Par contre, les institutions de microfinance (IMF) ont recours à différents modes de financement dont la donation pure et simple des ONG du Nord est le plus répandu (avec le soutien gouvernemental ou le recours à l'emprunt pour les plus puissantes et autonomes). Autrement dit, en dépit du taux d'intérêt perçu, les IMF sont pour la plupart incapables de s'assumer financièrement et de se développer sans l'aide internationale. D'où l'importance du soutien d'ONG telle SOS Faim. Notre mission s'inscrit dans cette optique et à pour but de vérifier sur le terrain l'efficacité de notre apport.
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Outre les rencontres avec les responsables et les employés des IMF avec lesquelles nous collaborons, l'essence de notre mission trouve sa pleine justification avec les visites faites aux bénéficiaires finaux, c'est-à-dire les clients des IMF. Ainsi, une grand-mère (voir la photo ci-contre) qui a contracté au total six emprunts - le premier de 1.500 birrs (environ 150 euros), pour arriver progressivement à 5.000 birrs (environs 500 euros), le maximum légal en Ethiopie - pour créer, développer et pérenniser son commerce. |
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Elle a débuté en fabriquant de la bière artisanale, a ensuite ouvert son débit de boissons pour enfin s'attaquer à la restauration en y servant de la nourriture traditionnelle. Bilan de cette success story: actuellement la grand-mère déterminée emploie six personnes, fait vivre une famille de seize personnes grâce aux revenus de son activité et, cerise sur le gâteau, parvient encore à épargner plus que ne l'y obligent les règles en vigueur dans l'IMF avec laquelle elle traite.
De tels exemples sont fréquents: j'ai ainsi rencontré Zeritu Wendy qui avec son premier emprunt de 1.000 birrs (100 euros) a acheté des céréales (le teff est la base de l'alimentation éthiopienne) pour fabriquer des ingera (crêpe traditionnelle). Actuellement, elle en cuisine 200 par jour qu'elle vend aux restaurants via des intermédiaires. Résultat: grâce à ses revenus, sa famille de 8 enfants a considérablement amélioré son ordinaire et, dans sa maison minable des quartiers défavorisés d'Addis, elle possède désormais un ameublement décent ainsi que... télévision et lecteur DVD. Comme quoi les bienfaits de la société de consommation ne connaissent pas les frontières!
21 novembre 2006: aide humanitaire et éthique
Ou s'arrête l'indécence? Certes, en visite dans un pays africain comme dans une capitale européenne, il faut bien se loger. J'ai pour ma part choisi un hôtel basique qui ne remplit pas (plus) les standards internationaux. Et ce confort sommaire coûte néanmoins 65 dollars par nuit. Normal dans une capitale africaine. Par contre, l'indécence porte un nom: Sheraton. Propriété d'un magnat arabe du pétrole, le Sheraton d'Addis se veut un modèle raffiné de luxe au coeur d'une des capitales les plus dramatiquement pauvres au monde. Véritable enclave dans la ville, l'hôtel s'étend sur une surface tentaculaire et son propriétaire n'a reculé devant aucun raffinement pour attirer une clientèle d'hommes d'affaires et de diplomates. C'est qu'il faut bien les loger ces représentants de l'Union africaine qui a son siège à Addis ou ces dignitaires européens en visite... humanitaire. Précision: la chambre est facturée 350 dollars la nuit hors extras.
Heureusement, la délégation luxembourgeoise forte de 22 membres qui débarque au Sheraton ne paiera que 165 dollars la nuit grâce à l'intervention appropriée du chef d'escale luxembourgeois de Lufthansa. Par ailleurs, nombreux sont les représentants d'ONG occidentales qui s'y précipitent également. Soit, chacun ses choix et, surtout, chacun sa conscience. Mais l'indécence atteint son paroxysme quand on sait qu'un employé d'une IMF ne gagne qu'environ 40 à 80 dollars par mois selon les cas (un employé débutant d'une banque commerciale gagne environ 60 dollars). En clair, ces Ethiopiens s'escriment parfois pendant dix heures par jour pour l'équivalent de 1,30 dollar. Une misère à peine supérieure au seuil de l'extrême pauvreté fixé arbitrairement à moins d'un dollar par jour par l'ONU.
Or, que ces Ethiopiens soient amenés à côtoyer des "coopérants" qui dépensent en deux nuits leur salaire mensuel est une situation surréaliste, preuve du mépris qui ressort du comportement occidental prêt à se donner bonne conscience en aidant le Sud mais pas au point de sacrifier son confort personnel et à engloutir au petit déjeuner plus que la majorité des Ethiopiens en deux jours.
S'insurger contre ces pratiques n'y changera rien, ainsi va le monde, même celui de la coopération au développement. Et à défaut d'établir des règles, chacun appréciera en fonction de sa propre éthique. N'empêche, puisque l'aide au développement est aussi une affaire d'argent et que, lorsqu'il faut mobiliser des moyens colossaux certains se font tirer l'oreille, je pense qu'il serait opportun que le petit monde de la coopération se regarde dans une glace et arrête de faire de la misère des autres un business dont ils sont les premiers bénéficiaires. Voilà, j'ai craché mon venin!
Fin du séjour: un tour à la campagne
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Trois cents kilomètres de voiture, ce n'est pas la mer à boire. Et pourtant, nous mettons près de sept heures pour rejoindre Jimma, localité de plus de 130.000 âmes située au sud-ouest d'Addis. Le parcours débute bien: la route nationale est un billard digne des meilleurs axes européens. Après 160 kilomètres cependant, le trajet se transforme en une promenade à 30 ou 40 kilomètres heure. La chaussée est défoncée et même nos 4x4 absolument nécessaires sur ce type de route (oui, il y a des "luxes" qui sont réellement indispensables surtout pour ces représentants des ONG locales qui font ce type de trajet au quotidien) sont à la peine. Qu'importe, cela fait partie du voyage, les décors sont plus que grandioses et il n'y a qu'une chose sensée à faire: ouvrir grand les yeux. A l'arrivée, mes fesses sont en compote mais l'accueil des membres de FCE (Facillitator for change Ethiopia), l'ONG qui réalise un travail de tout les diables dans ce milieu rural, efface ces petits désagréments.
Outre l'inauguration d'un bassin de retenue des eaux couplé à un système d'irrigation qui va permettre à quelque 60 familles de cultiver leur champ durant la totalité de l'année, j'ai pu voir l'efficacité de l'action d'une banque de céréales ou encore la détermination d'un club de femmes décidées à s'en sortir et, surtout, déterminées à s'opposer à la toute puissance de leur mari. Il faut dire que les habitants du coin sont musulmans.
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24 novembre 2006: couleur locale
Après l'aller, le retour. Et l'état de la route Jimma-Addis ne s'est pas amélioré en dépit des panneaux rouillés qui la jalonne et indiquent que l'Union européenne finance la rénovation de l'axe routier. Bref je me laisse bercer par les nids de poule et le directeur de l'IMF qui m'accompagne m'explique une pratique locale (il faut dire que je l'ai sournoisement lancé sur le sujet). |
A l'image des Péruviens qui mâchent de la coca à longueur de journée, les Ethiopiens cultivent, vendent, exportent et mâchent du chatt (ou chat). Le tout en toute légalité selon mon guide. Le chatt est un arbuste pérenne sur les hauts plateaux éthiopiens et ses propriétés narcotiques sont avérées. De la théorie à la pratique, il n'y a qu'un pas. Nous arrêtons dans un village et il suffit de baisser la vitre, d'interpeller le premier passant venu ou d'avoir l'oeil pour repérer une boutique fournie pour s'approvisionner sans difficulté. 2 birrs la botte (0,20 euro). Il s'agit réellement d'une botte de feuilles de l'arbuste, la technique consistant à recueillir le coeur de la feuille, la plus tendre car naissante. On en rassemble une pincée et hop en bouffe. Et comme un ruminant, l'exercice consiste à mâcher, à réduire les végétaux en miettes pour ensuite avaler et rincer avec une gorgée d'eau.
Mon guide ne tarit pas d'éloges sur les propriétés enivrantes de l'opération. Je reste perplexe. Nous avalons cependant la botte à trois convives et en rachetons une deuxième aussitôt engloutie (le tout en trois heures néanmoins). Résultat: l'effet est comparable à celui ressentit après avoir bu une bière, deux au mieux. Par contre, l'estomac est bien calé après avoir ingéré des quantités effroyables de la "divine" substance. Effet secondaire: les arrêts techniques sont fréquents durant la fin du voyage car après avoir englouti plus d'un litre d'eau, il faut évacuer! Mon guide lui est ravi d'avoir vu un "fareng" (je ne sais comment l'écrire mais cela signifie "étranger") sacrifier à la coutume locale. Et moi je suis ravi de le voir content.
Demain soir, retour vers l'Europe, un nuit dans l'avion pour redescendre au niveau de la mer (et même sous) à Amsterdam puis Luxembourg.
J'espère que vous avez apprécié le trip.